Projet 0xA

0102 — Démarche artistique

Une photographie numérique est un signal avant d'être une image. Entre la lumière qui frappe le capteur et le fichier enregistré, le boîtier applique une chaîne d'opérations dont aucune n'est neutre : amplification, dématriçage, réduction de bruit, compression.

Les artefacts viennent du boîtier. Trames de couleur, décrochages, saturations : ils exposent les opérations que l'appareil exécute d'ordinaire sans les montrer.

Le résultat reste imprévisible. Deux prises faites avec le même réglage et le même point de contact ne donnent pas la même image. La quantité de glitch ne se règle pas.

0201 — Séries

03 — Au-delà des séries

04 — Le circuit bending

D’où ça vient

Le circuit bending consiste à modifier l'électronique d'un appareil pour lui faire produire autre chose que ce pour quoi il a été conçu. La technique naît en 1967 à Cincinnati. Reed Ghazala laisse un amplificateur de jouet ouvert dans un tiroir de bureau. Le circuit touche la paroi métallique, court-circuite, et sort un son que le fabricant n'avait pas prévu. Ghazala en fait une méthode, puis publie Circuit-Bending: Build Your Own Alien Instruments chez Wiley en 2005. La pratique reste longtemps musicale.

Où se situe l’intervention

Un appareil photographique numérique enregistre une image en quatre temps. La lumière traverse l'objectif et frappe le capteur. Le capteur produit un signal électrique analogique. Un convertisseur analogique-numérique traduit ce signal en valeurs chiffrées. Le processeur d'image assemble ces valeurs et écrit un fichier.

Le circuit bending photographique intervient au deuxième temps ou au troisième. Dans 0xA, Lux_Silica agit avant la capture, sur le trajet du signal du côté du capteur. Creatures_of_the_null agit après. L'intervention se fait alors sur la carte mère, là où la conversion a lieu.

On soude des résistances, des potentiomètres ou des interrupteurs entre des points du circuit qui ne communiquent pas dans le fonctionnement normal. Le processeur reçoit alors des valeurs fausses. Il les traite comme si elles étaient justes et écrit un fichier valide. L'appareil ne signale aucune erreur. Il photographie ce qu'il croit voir.

Les boîtiers employés sont des compacts numériques des années 2000, principalement un Canon PowerShot G3, un Canon PowerShot A630, un HP Photosmart 433 et un Kodak EasyShare Z710. Tous ont plus de quinze ans. Tous sont équipés d'un capteur CCD, et c'est ce qui détermine le choix. Le CCD laisse accéder à une plus grande partie de l'électronique et donne un éventail de dysfonctionnements plus large que le CMOS.

Ce que ça donne

Les valeurs fausses se voient sous forme de dominantes de couleur, de bandes horizontales, de blocs déplacés et de zones où l'image se remplit de bruit. Chaque point de contact donne un résultat différent.

Le procédé se pilote mal. Le même geste refait deux fois ne redonne pas la même image. Une partie des modifications tue l'appareil, et un capteur grillé ne se répare pas. Le travail avance par séries d'essais et par pertes.

La quantité de glitch ne se règle pas davantage. Les images sortent un peu trop abîmées, ou pas assez. Obtenir un rendu précis suppose d'en produire beaucoup, puis de trier. Le tri fait partie du procédé. Dans 0xA, plus d'une trentaine de boîtiers ont été perdus depuis le début du projet, et les images conservées forment un fonds où plusieurs séries sont venues puiser.

Ce qui sépare ça d’un filtre

Un filtre logiciel s'applique à une image déjà écrite. Ici la modification a lieu dans l'appareil, pendant la conversion du signal, avant qu'un fichier existe. Iman Moradi a proposé en 2004 une distinction devenue courante dans le champ, entre le pure glitch, erreur trouvée et non provoquée, et le glitch-alike, effet fabriqué à l'imitation d'une erreur. Le circuit bending photographique tient des deux. L'accident est provoqué, son résultat ne l'est pas.

La photographie s’en empare tard

Sabato Visconti commence en 2011, après avoir trouvé une carte CompactFlash défectueuse qui écrivait des zéros dans ses fichiers JPEG. Phillip David Stearns publie Year of the Glitch en 2012, une pièce par jour pendant un an, produite sur des boîtiers dont un Kodak DC215 d'un mégapixel. La même année, Garnet Hertz et Jussi Parikka publient Zombie Media dans la revue Leonardo et font du circuit bending une méthode de création documentée. C'est le seul texte académique du domaine.